Coronavirus: en Syrie, les zones kurdes seules face au danger d'une épidémie
Source: , | March 24th, 2020

Frappées par des pénuries de médicaments et privées d'aides cruciales, les régions sous contrôle kurde dans le nord-est de la Syrie en guerre risquent d'être particulièrement vulnérables et sous-équipées face au nouveau coronavirus, avertissent responsables locaux et ONG.

Si dans une Syrie morcelée, le régime a officiellement recensé un cas de la maladie Covid-19 dans les territoires gouvernementaux, aucun patient atteint du virus n'a été enregistré dans le nord-est du pays.

Mais les autorités locales kurdes s'inquiètent, d'autant que leurs régions accueillent plusieurs camps de déplacés où s'entassent au total près de 100.000 personnes, dont des familles du groupe jihadiste Etat islamique (EI).

"Même avant l'apparition du nouveau coronavirus, nos besoins étaient énormes", plaide Jawan Moustafa, en charge de la santé publique au sein de l'administration semi-autonome kurde. "Avec l'épidémie, il nous faudra un soutien encore plus important".

La situation est d'autant plus précaire que les régions kurdes ne peuvent plus bénéficier des aides transfrontalières de l'ONU, contrairement au nord-ouest par exemple, où l'ultime grand bastion jihadiste et rebelle d'Idleb peut compter sur ces aides acheminées via la Turquie.

Pour les régions kurdes, ce dispositif a été stoppé, après le vote en janvier d'une résolution de l'ONU entérinant de nouvelles restrictions.

Alors pour recevoir des aides, les Kurdes doivent obtenir une autorisation du régime de Bachar al-Assad.

Mais la minorité entretient des rapports compliqués avec Damas, même si fin 2019 les troupes gouvernementales se sont déployées dans le nord-est à la demande des forces kurdes, confrontées à une offensive de la Turquie voisine.

Moyens limités

Pour éviter le pire, l'administration semi-autonome kurde a imposé lundi deux semaines de confinement dans ses territoires.

Neuf centres ont été équipés pour accueillir et isoler les patients soupçonnés d'être potentiellement atteints du nouveau coronavirus, d'après M. Moustafa.

Mais selon le Comité international de secours (IRC), trois hôpitaux seulement peuvent servir de centres de quarantaine, dont deux qui ne sont pas totalement équipés.

Par ailleurs, les unités intensifs de ces trois hôpitaux ne comptent que 28 lits et seuls deux médecins sont formés à l'utilisation des rares respirateurs disponibles, selon IRC.

M. Moustafa rappelle par ailleurs que les autorités ne disposent pas de kits de diagnostic.

A défaut d'alternative, des échantillons prélevés sur des cas suspects ont été envoyés dans des laboratoires à Damas pour être analysés.

Certains craignent une dépendance accrue des zones kurdes vis-à-vis du régime, qui reste hostile à l'autonomie de facto acquise par la minorité.

Et les camps de déplacés surpeuplés restent la principale préoccupation: il est quasi-impossible en raison de la densité de population d'y faire appliquer les mesures de distanciation suivies dans le monde entier.

Pour minimiser les risques, les autorités ont restreint l'intervention des travailleurs humanitaires aux cas d'urgence, explique M. Moustafa.

En cas d'épidémie, une grande tente dans chaque camp pourrait être transformée en zone de quarantaine. "A part cela, nos moyens sont limités", dit-il.

Une propagation du nouveau coronavirus risquerait d'être dramatique pour le camp d'Al-Hol par exemple, où s'entassent près de 70.000 personnes, y compris des milliers d'enfants et femmes affiliés à l'EI.

"L'ONU n'étant plus en mesure de fournir des aides médicales transfrontalières, les capacités de nombreuses organisations humanitaires pour répondre aux besoins médicaux dans des camps comme celui d'Al-Hol ont déjà été compromises", avait alerté IRC.

Coupures d'eau

Lundi, le Fonds de l'ONU pour l'enfance (Unicef) a aussi averti que des centaines de milliers de personnes dans le nord-est de la Syrie étaient exposées au nouveau coronavirus en raison de coupures d'eau.

Depuis plusieurs jours, la station d'approvisionnement en eau d'Allouk à Ras al-Aïn, contrôlée par la Turquie et ses supplétifs syriens, ne pompe plus d'eau à destination des zones kurdes.

Cette interruption a été décidée par la Turquie, ont accusé dimanche l'agence de presse syrienne Sana et l'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH).

La station d'Allouk fournit habituellement de l'eau à environ 460.000 personnes dans le nord-est.

"L'interruption de la distribution d'eau, en plein effort face à la propagation du nouveau coronavirus, fait courir des risques inacceptables pour des enfants et des familles", a dénoncé l'Unicef dans un communiqué. Les installations liées aux ressources en eau "ne doivent pas être utilisées pour des gains militaires ou politiques".

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