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Les agriculteurs afro-américains veulent couper le racisme à la racine
Source: , | October 4th, 2020

Dans la touffeur de la serre, Brooke Bridges inspecte les rangs de tomates, se réjouissant de l'abondance des cultures. Une fois cueillis, les fruits seront emballés, puis livrés principalement à des familles noires défavorisées et des minorités de la région d'Albany, la capitale de l'Etat de New York.

"Un beau panier de produits frais peut déclencher en eux quelque chose qui leur rappelle qui ils sont en tant que Noirs américains", explique Brooke Bridges, 29 ans, qui a quitté sa carrière d'actrice en Californie pour s'installer en pleine campagne new-yorkaise. 

Cette jeune femme métisse fait partie des sept employés vivant sur cette exploitation, Soul Fire Farm, qui se définit comme "une communauté agricole centrée sur les personnes noires, autochtones et de couleur". 

Fondée en 2011 par la militante afro-américaine Leah Penniman et son mari Jonah Vitale-Wolff, la ferme d'une trentaine d'hectares, qui fait pousser des plantes médicinales (menthe, mélisse d'or, millepertuis, souci) et potagères ainsi qu'une variété de légumes, a pour objectif de combattre les injustices raciales du système alimentaire.

Une mission qui s'inscrit dans la lutte contre les discriminations, l'un des thèmes centraux de la campagne présidentielle américaine depuis la mort, fin mai, de George Floyd, un Afro-Américain étouffé sous le genou d'un policier blanc.

Genou économique

A l'heure où le mouvement Black Lives Matter a mis sur le devant de la scène la question des violences policières dans les grandes villes américaines, les inégalités raciales dans le monde agricole restent elles moins connues.

"Elles se manifestent pourtant dans la sous-représentation des producteurs agricoles noirs ou afro-américains, qui sont à peine plus de 45.000 ou 1,3% de la population paysanne des Etats-Unis, selon le dernier recensement agricole, alors que les Noirs ou Afro-Américains représentent un peu plus de 13% de la population du pays.

Il y a un siècle, près de 15% des agriculteurs américains étaient noirs: des familles affranchies avaient pu accéder à la propriété grâce aux réformes foncières décrétées à l'abolition de l'esclavage.  

Mais au cours du XXe siècle, la ségrégation raciale avec les lois Jim Crow et les multiples entraves imposées aux minorités pour obtenir des terrains agricoles ont contraint de nombreux Afro-Américains à quitter le Sud rural des Etats-Unis.

L'une des pratiques discriminatoires les plus courantes fut celle du "redlining", consistant à refuser des lignes de crédit aux populations défavorisées vivant dans une zone circonscrite.

Aujourd'hui encore, de nombreux Afro-Américains ont des difficultés à obtenir des prêts bancaires nécessaires pour développer une exploitation agricole.

"Bien que nous n'ayons pas de genou physique sur notre nuque, nous, les agriculteurs noirs, sommes étouffés par un genou économique depuis la fin de l'esclavage", affirme, en référence à la mort de George Floyd, Dewayne Goldmon, directeur exécutif du National Black Growers Council, un groupe de défense des intérêts des agriculteurs noirs américains. 

"Ce qui rend la situation encore pire dans l'Amérique rurale et dans la communauté agricole, c'est que ce genou qui était sur la nuque de mon grand-père continue de me pénaliser aujourd'hui", précise l'agriculteur, propriétaire d'une ferme familiale dans l'Arkansas.

Renouer avec l'héritage -  

A ces inégalités économiques, s'ajoutent des préjugés.

Responsable du bétail (ovins, porcins) et de la volaille à Soul Fire Farm, Justin Butts a fait face au scepticisme de collègues blancs lorsqu'il a voulu devenir éleveur en Pennsylvanie. 

"Les autres agriculteurs ne pensaient pas que j'étais légitime. Et quand j'étais plus jeune, ils me disaient que les Noirs ne sont pas faits pour la ferme, ce qui était particulièrement insultant", se souvient cet ancien officier de marine.

Les propositions politiques pour combattre ces injustices sont rares même si le candidat démocrate à la Maison Blanche Joe Biden s'est engagé dans son programme à soutenir les droits des agriculteurs autochtones et de couleur.

Pour développer un rapport plus sain à la terre, les membres de Soul Fire Farm ont par exemple recours à des traditions agricoles identiques à celles utilisées par leurs ancêtres, comme les techniques culturales simplifiées (TCS), les cultures associées ou le paillage.

La ferme organise aussi des ateliers éducatifs et historiques qui attirent chaque année des milliers d'agriculteurs en herbe.  

"C'est une expérience que nous n'avons pas pu connaître pendant des siècles à cause de la façon dont nos ancêtres ont été amenés ici et dont ils ont été dépossédés de leurs terres", raconte Brooke Bridges.

"Ce fut extrêmement traumatisant, mais nos ancêtres ont survécu. Leurs vies noires ont compté", conclut-elle.

dho/lo/dax/fby