Appels à réformer la monarchie, arrestations: ce qui se passe en Thaïlande
Source: , | October 15th, 2020

Le mouvement étudiant pro-démocratie thaïlandais s'est intensifié depuis trois mois et, pour la première fois dans l'histoire du pays, certains militants n'hésitent pas appeler à une réforme de la royauté, jusqu'ici un sujet tabou.

Plus d'une vingtaine de manifestants ont été arrêtés jeudi, parmi eux des leaders de la contestation, après l'entrée en vigueur d'un décret d'urgence interdisant les rassemblements politiques de plus de quatre personnes.

La veille, à Bangkok, plusieurs milliers de manifestants ont marché vers la Maison du Gouvernement.

Voici ce que nous savons de la situation. 

Que réclament les manifestants? - 

Le mouvement pro-démocratie demande la démission du Premier ministre, le général Prayut Chan-O-Cha, au pouvoir depuis le coup d'Etat de 2014 et légitimé par des élections controversées l'an passé. 

Il réclame également une modification de la Constitution, mise en place en 2017 sous la junte et très favorable à l'armée.

Certains activistes vont plus loin et demandent une réforme de la puissante et richissime monarchie, exhortant notamment la fin d'une loi de lèse-majesté qui punit sévèrement toute diffamation à l'encontre d'un membre de la famille royale.  

En vertu de l'article 112 du code pénal, diffamer, insulter ou menacer le roi et sa famille est passible d'une peine allant de trois à 15 ans de prison.

Cette loi, qui laisse largement place à l'interprétation, permet de punir toute critique de la monarchie - notamment sur les réseaux sociaux.

Ainsi, en 2017, un homme a été condamné à 35 ans de prison pour des publications et des commentaires sur Facebook concernant la famille royale. Elle n’a pas été utilisée ces dernières années, les contestataires étant poursuivis sur d’autres fondements.

Pourquoi maintenant?

L'élément déclencheur a été la dissolution en février d'un récent parti d'opposition devenu très populaire auprès des jeunes.

Le verrouillage du pays, fermé aux touristes en raison de la pandémie de coronavirus, a été dévastateur pour son économie et a accru les inégalités sociales déjà criantes dans le royaume.

En juin, la disparition inexpliquée du militant thaïlandais pro-démocratie Wanchalearm Satsaksit, au Cambodge voisin, a aussi déclenché une vague d'indignation sur les réseaux sociaux puis, dès mi-juillet, dans la rue. 

Jusqu'à 30.000 personnes ont défilé mi-septembre, lors du plus grand rassemblement depuis le coup d'État de 2014.

Le rassemblement de mercredi a tout particulièrement suscité la colère des autorités car les participants ont gêné quelques instants le passage d'un cortège royal, des contestataires levant trois doigts en signe de défi.

En quoi est-il différent des précédents mouvements de contestation? 

Au cours des dernières décennies, la Thaïlande a connu de nombreuses manifestations violentes et 12 coups d'Etat depuis la fin de la monarchie absolue en 1932.

Mais oser s'en prendre à la monarchie est sans précédent.

Maha Vajiralongkorn, monté sur le trône en 2016 au décès de son père, le vénéré roi Bhumibol, est une personnalité controversée.

En quelques années, il a renforcé ses pouvoirs, en prenant notamment directement le contrôle de la fortune royale. Ses fréquents séjours en Europe, même en pleine pandémie de coronavirus, ont aussi soulevé des interrogations.

Quel soutien? 

Mitigé. Le mouvement est, pour le moment, essentiellement étudiant et citadin. Il s'est propagé aux lycées du pays où les adolescents arborent des noeuds blancs en signe de solidarité.

De leur côté, ceux qui soutiennent la royauté ont organisé des contre-manifestations, auxquelles ont pris part des personnes plus âgées, remontés contre ce qu'ils estiment être un affront fait à la monarchie. Mercredi, plusieurs centaines de personnes y ont participé.

Et après?

Le décret d'urgence permet à la police d'arrêter toute personne suspectée d'avoir participé aux manifestations. 

Il est cependant difficile de savoir si le mouvement va perdurer après l'arrestation de ses principaux leaders.

"De nouvelles confrontations entre les partisans pro-royalistes et le mouvement anti-establishement sont à prévoir", avertit toutefois Thitinan Pongsudhirak, politologue de l'université Chulalongkorn. 

Le soudain tour de vis des autorités risque "d'accentuer les griefs de la jeunesse", qui défile dans les rues depuis cet été, et du coup les tensions.

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